Auteur/dessinateur : Isy Ochoa
Editions : Editions du Rouergue
Cet album n’est pas pour moi qu’une simple histoire ou un témoignage, c’est avant tout un souvenir. Un souvenir de famille, qui de générations en générations a pris des formes, des couleurs, des ambiances différentes. Chaque enfant y a mis son univers, son cœur, sa magie pour se l’approprier, pour faire de Fritz un membre de son monde.

Pour moi, l’histoire a donc commencé bien avant ce livre, même s’il est venu raviver et préciser ce récit qui a forgé une part de mon enfance. Tout commence à Tours, dans la cour, devant le jardin du musée des Beaux-arts. Un soleil de plomb et des arcades sombres où l’on se bouscule pour trouver la fraîcheur, mais surtout pour « voir ». Les nez sont collés contre la vitre, certaines langues bavent même un peu, les plus chanceux ont pris de la hauteur sur les épaules paternelles. Il est là, énorme, imposant, majestueux. Un titan vu de ma taille alors fort réduite. L’éléphant empaillé me fascine et me fait peur à la fois. Ses défenses brillent, j’observe le détail de sa peau, l’éclat de ses pupilles. Je retiens mon souffle, peut-être va-t-il bouger. Absorbée par le pachyderme, j’entends vaguement des histoires de cirque, de souffrance, de bruits. Je n’écoute pas tout mais je comprends l’injustice.

Avec l’âge, l’histoire de Fritz a grandi, s’est colorée, exagérée, développée. Mes mots mélangés et fantasmés ont transmis ma version à une autre petite fille, qui a collé ses mains tout près de l’oreille de l’éléphant. De sœur en sœur, d’enfant à enfant, les histoires se transforment en mythe. Le sordide se colore de poésie. La visite à Fritz est devenue une habitude, il faisait partie de Tours et des lieux qui en sont devenus incontournables.

Les années passent et un détour par le musée des beaux-arts va me faire voir cet objet de l’extérieur. Je ne suis plus une enfant mais j’aime toujours les histoires. Les tableaux, les statues, les sous-sols et les oubliettes du musée en regorgent. Mais lors des visites, les trépignements, les impatiences, les ongles rongés sont pour Fritz. Les petits emmitouflés savent qu’ils vont le voir et il ne sont sages que pour arriver à ce moment. A l’extérieur dans son silence paisible, l’éléphant se prépare pour les petits visages et les mains qui collent. Ils vont troubler la compagnie paisible des écureuils du jardin et de l’arbre centenaire, qui de ses longues branches semble vouloir le toucher. Il ne sait plus qui de lui ou du cèdre est arrivé en premier. Ce qui est sur c’est que tout deux viennent de loin : le Liban, l’Inde. Les hivers sont rudes et tristes ici.

Les études m’ont amenée vers d’autres horizons, mes pas sont sortis de Touraine et j’ai eu moins l’occasion de rendre visite à Fritz. Mais c’est avec plaisir et curiosité que je me suis plongée dans l’album d’Isy Ochoa. Les illustrations douces et pastelles ne font pas illusion longtemps, il ne s’agit pas d’un conte ici mais bien du récit de la dure réalité. On y constate la barbarie sans borne de l’homme. L’expérience d’un seul nous fait entrevoir le massacre de tous. Le texte est incisif et sans bons sentiments. Il écrit du point de vue de l’éléphant, qui de sa hauteur interprète les actions des hommes. L’auteur évite ainsi les accusations directes et les jugements. Les faits suffisent pour comprendre la douleur et l’injustice. On referme le livre avec beaucoup d’amertume et de larmes.  J’ai appris beaucoup sur la vie de Fritz, je ne connaissais d’ailleurs en fait presque rien. Il n’y avait que mes rêves et mes souvenirs mélangés à ceux des autres. Ce bel album m’a donc permis de comprendre la vérité, même si l’histoire de Fritz restera toujours liée pour moi à quelque chose de plus personnel.

Pour finir, je vous laisse avec un autre souvenir, le souvenir fondateur, celui d’un petit garçon, qui devenu papa l’a déposé dans des oreilles gelées, le nez près d’une vitrine :

« La vraie anecdote de l’éléphant Fritz, racontée par mon arrière-grand-père alors que j’avais sept ans. On a tout entendu sur ce pachyderme, qui était exploité comme une bête de foire. Lors de la parade de Tours le 11 juin 1902, un inconnu a donné une cigarette à ce pauvre Fritz, ce qui a provoqué chez lui la folie. Mon pépé Jarton ( Tout le monde l’appelait comme çà) qui était présent et qui a vu le malfaisant, lui a flanqué une torgnole après une altercation de haut vol, tel qu’il me l’a contée sur le petit muret devant chez Papi et mamie à St Avertin. »

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