La maison dans laquelle - 

Mariam Petrosyan - 

Editions Monsieur Toussaint Louverture

Ne pas frapper, ne pas entrer.

Au premier abord, l’ouvrage en soi est une belle curiosité. Un énorme pavé de presque mille pages, des pages blanches noircies de différentes polices qui poussent le lecteur à le feuilleter. Au dos de la couverture une inscription : « Ne pas frapper, ne pas entrer », comme une mise en garde. Toi lecteur qui entre ici, tiens-toi prêt ! Et puis ce titre énigmatique et incomplet : « la maison dans laquelle ». Ces mystères vont parsemer le roman comme des appâts à la fois irrésistibles et frustrants. Cette lecture a été passionnante pour moi mais aussi déconcertante par de multiples aspects.

Dés le début de l’histoire, l’auteur ne nous donne pas toutes les cartes en mains. Il faut plusieurs chapitres, beaucoup de rencontres et de réflexions pour percevoir de quoi il s’agit. Nous allons donc faire la rencontre d’une pléiade de personnages, tous affublés de noms étranges. Nous suivons plus particulièrement Fumeur et Sauterelle, qui comme nous découvre les lieux. Des enfants, des adolescents nous ouvrent les portes de leurs chambres. Ils vivent dans une maison, qui occupe le centre de l’attention. L’enquête du lecteur démarrant justement avec elle. On cherche en effet à savoir quelles sont les fonctions, les particularités de cette maison. Pourquoi les enfants y sont-ils ? Qu’est ce qui les relie ?

La vie de cette demeure se déroule à travers la parole et l’existence des petites âmes blessées qui la peuplent. Son système est complexe et très hiérarchisé, ce qui demande une grande concentration au lecteur. Les personnages sont nombreux et chacun d’entre eux appartient à un groupe. De plus certains chapitres ne sont pas sur le même plan chronologique que les autres. Les noms des protagonistes ne sont alors plus les mêmes. Il faut relever les indices pour comprendre en quoi l’âge à transformé « Sauterelle, Putois ou le magicien ».

En donnant la parole à ces individus jeunes, perdus et abîmés (que ce soit dans leur corps ou leur esprit), l’auteur propose une réflexion sur ce passage cruel et foisonnant qu’est l’adolescence. Ce huis clos exacerbe les émotions qui agitent cette période. Ces enfants vivent vraiment et même s’ils sont sans cesse dans le morceau de bravoure et l’éloquence surannée, leur existence est vécue pleinement. Le lecteur tremble et vibre pour les discours de Tabaqui, les amours de Rate, les doubles maléfiques de Sphinx et la naïveté tendre d’Eléphant. Chacun de nous peut se retrouver dans ces adolescents qui cherchent comment être heureux et qui ont si peur de l’extérieur.

Et justement, sans être présent, l’extérieur, ce qui se passe en dehors de la maison, est primordial. C’est ce qui est attendu et en même temps redouté par tous. La maison exerce une telle attraction qu’elle en devient vivante. Elle laisse sa marque et la quitter devient un véritable problème. C’est là que le surnaturel fait son entrée dans l’écriture. Ceux qui partent reviennent malades, le temps peut s’étirer, les enfants ne pas se réveiller et de mystérieuses amulettes protègent leurs propriétaires. Ce qu’on ne prend au début que pour des jeux d’enfants prend une dimension dramatique. La mort se mêle aux dessins enfantins et aux inscriptions cryptiques. Les lois absurdes de la maison se transforment en mise en garde et en rempart contre un mal qui n’a pas d’origine.

D’une manière générale, les adultes n’ont pas leur place dans la maison. On voit les élèves dans les salles de classe, mais toujours sans professeurs. Les surveillants ne sont que des ombres creuses et malveillantes. Seul R premier trouve une certaine grâce aux yeux de ces anges dangereux. Mais finalement, il est plus un moyen pour le lecteur d’espionner les dortoirs et de comprendre ce qui nous échappe qu’une véritable épaule. Les adultes sont comme l’extérieur, inconnus et antipathiques.

Ce roman est donc selon moi une œuvre incroyablement riche et innovante qui permet au lecteur de s’impliquer. Elle sublime l’adolescence en en faisant un moment magique, mystique. Le fait de changer de point de vue régulièrement rend cette maison vivante et crée cet effet de puzzle à reconstruire. Je regrette simplement que certaines voix ne correspondent pas dans l’écriture à leur propriétaire. Peut-être est-ce dû à la traduction. Par exemple, j’attendais avec impatience de découvrir les lignes du journal de Tabaqui : le personnage conteur, grandiloquent et fabulateur. Mais finalement, les chapitres énoncés par celui-ci ne le différencient pas de la voix des autres.

Néanmoins, je vous conseille vivement la lecture de ce livre-monde qui vous happera dans les dortoirs sombres, duveteux, sales et insondables de la maison. Vous en ressortirez, vous aussi marqués.

8/10

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