Auteur : Jean-Marie Blas de Roblés

Editions : Points
« Martial Canterel, richissime opiomane, se laisse interrompre dans sa reconstitution de la fameuse bataille de Gaugamèles par son vieil ami Holmes. Un fabuleux diamant, l’Anankè, a été dérobé à Lady MacRae, tandis que trois pieds droits chaussés de baskets de marque Anankè échouaient sur les côtes écossaises. Voilà donc Holmes, son majordome et l’aristocratique dandy, bientôt flanqués de Lady MacRae et de sa fille Verity, emportés – pour commencer – dans le Transsibérien à la poursuite de l’insaisissable Enjambeur Nô. Cette intrigue rebondissante vient s’inscrire dans les aléas d’une fabrique de cigares du Périgord noir où, comme aux Caraïbes, se perpétue la tradition de la lecture, à voix haute, des aventures de Jean Valjean ou de Monte-Cristo.  Bientôt reprise par Monsieur Wang, voyeur high-tech, et fondateur de B@bil Books, une usine de montage de liseuses électroniques… »

Mon avis :

Il est aventureux et ambitieux d’essayer de résumer ce livre qui joue sur les complexités et les possibilités multiples de la narration. Les personnages se croisent, fuient, disparaissent, se retrouvent, se confondent…On entre dans un véritable labyrinthe. En effet, le lecteur est invité à suivre plusieurs trames narratives qui s’entrecroisent. Donc pour faire une tentative rapide, le nœud principal raconte une enquête menée par une sorte de mini ligue de gentlemen hors-du-commun (On y trouve un alias de Sherlock Holmes et tout ce beau monde court après un cousin de l’infâme docteur No. On sent dès le début le jeu de références que l’auteur va utiliser tout au long du roman). Ces messieurs sont chargés de retrouver un diamant célèbre volé à une aristocrate farfelue. Nos enquêteurs ubuesques vont être embraqués dans un tourbillon d’intrigues, de manigances et de retournements de situation. Le lecteur passe du transsibérien à un zeppelin de luxe, sans mentionner tous les autres moyens de transports inattendus qui vont se succéder. Toutes ces aventures mèneront les personnages vers le fameux point Némo évoquer par le titre.

Voila ce qu’on peut dire rapidement de l’intrigue principale. Mais c’est là où les choses se compliquent. Cette enquête improbable est entrecoupée par d’autres histoires qui vont petit à petit plus ou moins trouver un lien avec ce qui nous occupait l’esprit. Le livre se déroule comme une espèce de cadavre exquis. Et de fait, plusieurs histoires relèvent pratiquement du surréalisme. Pour ces récits annexes on quitte l’univers fantasmatique et steampunk pour se retrouver dans un monde cru et parfois tristement réaliste qui tranche fortement. On découvre ainsi une employée persécutée sexuellement par son patron vicieux et sa voisine folle, un chef libidineux d’une entreprise qui produit des liseuses et qui par ailleurs est un aficionado des pigeons-voyageurs et des seins de ses secrétaires, des employés d’une fabrique de cigare envoutés par la lecture des grands textes et un couple dans lequel l’homme a perdu la capacité de dresser son mat pour satisfaire son insatiable femme. Le ton s’inscrit en rupture par rapport au récit principal. Le style est cru et porté sur le sexe. Certains passages peuvent déranger mais ceci dit, cela permet de ne jamais s’ennuyer.Tous ces enchevêtrements brouillent des pistes dont on ne sait même pas si l’on doit retrouver la trace.

Ce qui fait la grande force et l’intérêt de ce roman c’est le jeu constant, le dialogue qui s’établit entre le lecteur et son auteur. On prend plaisir à se tordre l’esprit pour tout relier et voir petit à petit tout prendre sens. Jean -Marie Blas De Roblés nous met sur de fausses pistes, nous tend des pièges et c’est avec satisfaction que nous tombons dans le panneau. Dès le début, l’auteur se joue de nos attentes. Alors que nous pensons commencer un récit historique fouillé et précis s’ouvrant sur une bataille épique, le combat est interrompu par une domestique qui apporte du thé à un homme qui était en train de rejouer cette bataille dans son salon. Le lecteur est dès lors en permanence actif. Il cherche des correspondances dans les titres de chapitres énigmatiques qui se retrouvent forcement à l’intérieur de ceux-ci. Comment l’auteur va-t-il en venir à évoquer par exemple « une mouche à rallonge » ? Ce maniement habile de la narration est une première forme de déclaration d’amour à la littérature.

Ce plaisir des grands auteurs et des beaux textes se retrouve dans les nombreuses références données soit explicitement, soit dissimulées tout au long du roman. Le point Némo est un bel hommage à Jules Verne et il est émouvant de voir ces ouvriers encore captivés par la lecture de Victor Hugo ou Alexandre Dumas. Je ne peux pas m’attarder sur toutes les références, surtout que leur découverte fait partie du plaisir de la lecture. L’auteur amorce également une réflexion sur la place des classiques dans notre société actuelle et plus généralement sur l’espace que nous laissons dans notre société à notre histoire et notre passé. Je pense notamment à la bioserre que les personnages découvrent au point Némo.

« La vérité, songea Wang, lorsqu’il fut enfin seul, c’est que c’était du pipeau ; la guerre ne répugnait à aucune ruse. En clair, si les textes inclus dans la liseuse étaient tous du domaine public, il ne fallait pas compter y trouver La Comédie humaine ou Les Rougons-Macquart en collection complète, annotée, illustrée et agréable à lire. Les éditeurs historiques de Balzac et de Zola en auraient attrapé des boutons de fièvre. Ces versions-là, il faudrait encore les racheter pour quelques euros sur les plates-formes dédiées. Pas question de les mettre directement sur le B@bil Book. Parmi les deux cents livres proposés, il n’y avait que des œuvres ultraconnues, choisies pour la façon dont elles entraient en résonance avec le cinéma. Hugo ? Les Misérables ; Zola ? Germinal ; Balzac ? Le Colonel Chabert ; La Recherche ? le premier tome, pas les autres, et ainsi de suite. S’ils ne les avaient pas lus plusieurs fois, les gens pouvaient se rattraper avec les aventures complètes de Sherlock Holmes, les Fables de La Fontaine ou Vingt Mille Lieues sous les mers. Cela lui rappelait la Chine sous Mao, quand tout le corpus littéraire et philosophique se limitait peu ou prou à la production du XIXe siècle. »

A cette réflexion sur la littérature, se lie le plaisir obscène des faits divers. L’auteur aime l’étrange, l’incongru et le bizarre. La curiosité malsaine du lecteur est amplement satisfaite de ce point de vue. Certains chapitres ne sont d’ailleurs composés que d’une suite de petits faits divers sordides brillamment énoncés avec force figures de style et bons mots.

Une lecture donc foisonnante, exigeante et originale. Je suis simplement déçue et un peu frustrée de ne pas avoir réussi à vraiment me mettre dedans. Il faut admettre que ma lecture n’a pas était très suivie ce qui n’a peut-être pas aidé, mais j’ai eu du mal à m’intéresser à la trame principale et ce notamment à cause du morcellement dû à la construction de la narration. Ce procédé a donc ses avantages et ses inconvénients. D’autre part, j’ai trouvé certaines descriptions trop longues et lourdes. Elles font certes honneur à l’imagination débordante de l’auteur mais elles finissent par trop rogner sur la narration. Cependant, je vous conseille tout de même cette Odyssée hors du commun qui vous fera enrager et vous émerveillera en même temps.

7/10

One thought on “L’île du point Némo”

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