Tout est sombre à présent. C’est l’heure où plus rien ne doit ni ne peut arriver dans ces lieux. C’est l’instant où chaque soir, j’aime regarder la bibliothèque s’éteindre, s’endormir. Mais cette nuit, je perçois du mouvement à l’étage. J’y vois une lueur, le haut d’un crâne se faufile entre les rayonnages de livres. Il ne se fixe pas. Que fait donc cet homme ? Je me plais à penser qu’il s’est caché pour profiter seul de la compagnie de ces hôtes de marque, qu’il va se mettre dans un coin et compulser les pages d’un livre oublié, caché, secret, ou bien qu’il va ouvrir une porte dérobée vers une collection dont moi moi-même j’ose à peine rêver. Alors je m’installe doucement à ma fenêtre et j’observe l’inconnu qui m’offre tous les possibles, tous les voyages, toutes les histoires.

Ce que notre curieuse ignore c’est que l’homme qu’elle observe est en proie au doute. Il est venu pour comprendre, pour déchiffrer la note qui lui a été donnée par la main la plus importante du monde. Si on tend l’oreille, on peut l’entendre :

Il me froisse, sans cesse son doigt passe et repasse sur les lignes qui me parcourent pour me renvoyer dans le creux de sa main. C’est moite, c’est un lieu sur mais c’est surtout un lieu vide. Il ne me comprend pas et cela l’irrite. Alors tandis qu’il cherche une clef, sa main me comprime, me presse, m’emprisonne inconsciemment. Il me punit du silence de mes mots qui en lui ne trouvent pas de résonnance. Mes lignes se tordent, mes routes se croisent mais restent closes à celui qui ne déchiffre pas mon code. Les mots ne sont à ses yeux que de vilains signes, des arabesques abstraites sur le papier. Sur les rayonnages de la bibliothèque j’entends qu’on l’observe. Le Château de Kafka s’inquiète :

Il ne va pas le voir.

Mon voisin ne fera rien pour se signaler. Il est discret. Peu de mains sont venues le déranger en ces lieux. Sa tranche sombre, ornée d’une écriture fine et courte ne ressort pas sur les rayonnages. En son centre, une craquelure vient gêner la lecture.

Il ne le trouvera pas, enfoncé qu’il est entre mon outrageuse couleur rouge et l’imposante encyclopédie qui l’enserrent. J’entends la bibliothèque se jouer de lui, le mener à sa perte. Ses doigts passent sur mes camarades dans l’espoir d’attraper celui qui détient sa réponse. Mais mon voisin est trop secret, trop égoïste, il ne se montre pas. Il a pourtant perçu dans la poche de l’homme la présence de son parent. Ces mots qui lui appartiennent et qui entre ses pages formeraient un monde de sens, un monde acceptable, un monde qu’on puisse partager.

Il est trop tard

Les craquements se font plus forts, plus amples, plus longs. Les pas de l’homme trahissent son inquiétude.

Nous allons l’enserrer.

Ses yeux fuient, cherchent sans voir. Il est déjà perdu. Le vertige de nos hauteurs, le vertige à l’envers le happe. Il s’enferme sous nos profondeurs infinies, dans le dédale de nos forêts artificielles, de nos profusions de possibles.

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