Personne n’a jamais dit que j’étais un canon de beauté, aucun garçon ne prenait la peine de se retourner pour voir si mon cul valait mieux que la forme ronde et mal dessinée de mon visage. L’âge n’avait d’ailleurs pas amélioré les choses. Mais peu à peu ma vilaine et disgracieuse marque de naissance, qui proposait un pont abrupt de mon œil gauche jusqu’à l’entrée de la narine correspondante, était venue se mêler à mes nombreuses tâches de rousseur. L’ensemble s’était harmonisé.

C’était là que j’avais rencontré M. B. Lui n’avait rien remarqué, ni les tâches, qu’elles soient d’origines ou colonisatrices, ni les rides qui pointaient du doigt mon habitude de sourire bêtement à tout, ni même la cicatrice sous mon oreille qui révélait ma faiblesse pour le beurre et mon obsession de ne bien garder qu’un seul menton. Non, il n’avait vu en moi qu’un grand miroir qui agrippait le soleil dont il avait tant besoin. Il me disait toujours qu’une lutte acharnée avait lieu entre mes dents nacrées et mes yeux brillants. Combat qui ne prenait fin que lorsque j’arrêtais de sourire, ce qui se produisait rarement. La forme de mon corps, la banalité parfois difforme de mon visage ne m’ont jamais empêchée d’être heureuse et aimée. Quelqu’un avait trouvé sur mes lèvres pleines de quoi se contenter pour toute une vie, cela me suffisait à moi aussi.

Le temps avait continué à passer mais les traits de mon visage s’étaient en quelque sorte figés. Les hivers froids de Quimper avaient gelé les commissures, les coins, les bosses et les fleuves qui parcouraient mon visage. Seuls mes cheveux trahissaient mon long passage ici. Cette vallée de fils gris perle, qu’il avait fallu se résoudre à couper, étaient un douloureux regret. Le marron chaud et noisette de mon épaisse crinière me manquait toujours. M. B et moi aimions y fourrer nos visages et s’y enrouler pour se réchauffer les soirs un peu tristes où le soleil n’était pas venu se refléter au creux de mes yeux.

Mais aujourd’hui, c’est une belle journée, la mer brille, le sable brûle mes vieux pieds et j’aspire de tout mon visage la chaleur et la lumière pour les rapporter dans la chambre de M.B. La fenêtre de ce maudit dortoir n’ouvre pas : ca sent les ténèbres et la moisissure, c’est à étouffer.

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