Auteur : Craig Shreve

Traduction : Marie Frankland

Editions : Les Allusifs
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La quatrième de couverture :

Dans le Mississippi du milieu des années 1960 où sévit encore une ségrégation à peine dissimulée, Graden Williams, jeune militant pour l’égalité des droits entre Noirs et Blancs, est brutalement assassiné. Au cours des décennies suivant la parodie de procès des meurtriers qui a débouché sur un non-lieu, son frère, Warren, coupe tous les ponts avec le reste de sa famille et erre d’un bout à l’autre des États-Unis, chargé du fardeau de la mort de Graden dont il se sent responsable. Lorsque, quarante ans plus tard, les autorités rouvrent l’enquête, Warren se voue entièrement à la traque des assassins de son frère afin qu’ils soient traduits devant la justice. Conduit par une série d’indices dans une petite ville du nord de l’Ontario, il y trouve Earl Olsen, le dernier des tueurs en fuite, et réduit enfin au silence les démons qui tant d’années durant l’ont hanté.

C’est Exploratology qui a mis ce livre entre mes mains et encore une fois je n’ai pas été déçue. C’est un court roman et je l’ai dévoré en quelques jours. Les premiers chapitres vous happent, l’écriture est simple mais directe. La cruauté du récit et le fait qu’il se base sur des faits historiques rend la lecture plus grave. Les actes pèsent sur la conscience ; les mots touchent juste.

 La construction du roman est intéressante et les choix de l’auteur mettent en relief le message qu’il veut faire passer. Les chapitres sont courts et on alterne entre deux points de vue, deux temporalités et deux géographies. D’un côté, Warren, qui nous raconte son enfance dans les années 60 au Mississipi, avant le drame qui va coûter la vie à son frère. De l’autre côté, en 2008, on entend la voix de Earl, le plus jeune lors du même meurtre, qui est allé s’établir au Canada pour ses vieux jours. Ces deux narrateurs font la force dérangeante de l’histoire, car on est obligé de se mettre à la place de l’un et de l’autre. Sauf que l’un d’eux fait partie du clan des assassins et qu’on n’a pas envie d’avoir de l’empathie pour un tel monstre. Cependant, l’auteur parvient justement à n’en faire qu’un homme, qui sans l’accepter est rongé par cet acte impardonnable. On finit par le comprendre et même lui trouver des excuses (la jeunesse, l’influence des autres…) et c’est ce sentiment qui rend la lecture certes efficace mais aussi très amère.

Craig Shreve

« J’ai jeté un coup d’œil dans le rétroviseur. Le garçon regardait par la vitre en silence. J’aurais préféré être ailleurs, et lui aussi probablement, mais il était déjà trop tard, trop tard pour nous deux. Il savait ce qui l’attendait aussi bien que moi. Nous avions joué à être des hommes et nous allions bientôt en payer le prix. »

La culpabilité ne se trouve d’ailleurs pas seulement du côté de Earl. Warren n’a pas non plus l’esprit tranquille. Il a le sentiment d’être à l’origine de la mort de Graden et ces remords vont dicter toute son existence. Il n’a jamais réussi à penser à lui, à se construire une famille, s’investir dans une carrière. Il n’a de cesse de venger le massacre de son frère.  Néanmoins, Craig Shreve n’en fait pas pour autant un martyre, bien au contraire. A travers le récit de l’enfance des deux frères, il brosse un portrait peu flatteur de Warren. Il est moins intelligent, plus égoïste et surtout capable de cruauté. La scène où il tue l’oiseau dont son frère prend soin m’a particulièrement marquée.

« Je percevais la déception dans sa voix. J’aurais préféré qu’il soit en colère. Il n’y avait rien d’autre à dire. Je suis allé m’agenouiller près de lui et je l’ai aidé à creuser en silence. Après avoir déposé l’oiseau dans le trou, Garden a récité une courte prière. Quand nous sommes retournés à la chambre, ce n’était pas lui qui pleurait, mais moi. C’était la première fois que je brisais le cœur de mon frère, mais ce ne serait ni la dernière ni la plus douloureuse. »

On en vient à penser que ce n’est pas seulement le contexte de ségrégation qui a tué Graden mais aussi la négligence, l’égocentrisme de Warren. L’auteur brouille les idées reçues et interroge la complexité de l’âme. C’est ce procédé qui donne tout son enjeu au roman.

Cette histoire est aussi un moyen de revenir sur la période charnière du « Freedom Summer », où on a voulu que davantage de noirs puissent s’inscrire sur les listes électorales. Nous suivons justement les personnages qui montent dans un bus pour aller voter. Ils seront finalement stoppé par des racistes virulents qui les obligeront à descendre du bus. Ils finissent au poste et l’injustice transpire alors des pages. Craig Shreve dépeint aussi la misère profonde auquel sont réduits les noirs à cette période aux Etats-Unis. Le père des deux garçons est un forcené, il se tue littéralement à la tâche. Les blancs profitent de leur ascendant et les empêchent de vivre dignement. L’école est un luxe, il faut y aller en cachette.  Le romancier présente le dénuement et la cruauté sans pathos mais aussi sans ménagement. Il n’y a pas de filtre qui vient adoucir la terrible vérité. Au début, on tourne autour de l’homicide sans jamais vraiment savoir ce qui est concrètement arrivé à Graden. La découverte de l’horreur est brutale. Warren regarde une photo du rapport de police est la décrit de manière crue. Ceux sont les plaies, l’état délabré du corps qui nous font comprendre le supplice du jeune garçon. C’est d’autant plus terrible qu’à ce stade du roman, nous sommes attaché à lui à cet amoureux de la nature, impliqué dans la politique et féru de mathématiques, avide d’apprendre, d’avoir les mêmes chances que les blancs.

« Le corps de Graden était couvert de tâches noires. Certaines d’entre elles étaient des brûlures, d’autres, des surfaces où la mousse avait rongé la peau. Le bas de sa mâchoire, bleu et enflé, n’était plus aligné avec le haut. Il était couvert de coupures et de lésions diverses, et son bras droit était plié à beaucoup trop d’endroits. On l’avait castré et on lui avait inséré les testicules dans la bouche.

Le médecin légiste avait établi qu’il était mort par noyade. On avait trouvé suffisamment d’eau dans ses poumons pour conclure qu’il respirait encore au moment où on l’avait jeté dans le marais. C’était la seule photo de mon frère que j’avais. »

     Ce premier roman est un tour de force. Il ne se limite pas à détester les vilains blancs qui s’en prennent aux noirs. Le lecteur est abattu par la fatalité des évènements et des influences qui mènent au pire. La culpabilité a un gout bien plus amer que la haine. Je vous conseille la lecture de ce roman, qui j’espère vous marquera autant que moi.
L'avis du mouton curieux:
5/5

One thought on “Une nuit au Mississippi”

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