La porte des enfers

Auteur : Laurent Gaudé

Editions : Babel

C’est mon premier Laurent Gaudé ! Je ne sais pas pourquoi, mais durant mon parcours littéraire j’ai échappé à cet auteur reconnu des universitaires. Le soleil des Scorta me tombait des mains avant même de le prendre et la mort du roi Tsongor me donnait des envies de passer vite à autre chose. Mais « la porte des enfers » … c’est un titre qui a retenu mon attention et j’ai décidé de laisser sa chance à cet auteur. Bien m’en a pris car j’ai adoré cette descente fascinante dans les profondeurs cachées du monde des morts. Un voyage angoissant, terrible, poignant que je vous invite à suivre.

 
Au lendemain d’une fusillade à Naples, Matteo voit s’effondrer toute raison d’être : son petit garçon est mort. Nuit après nuit, à bord de son taxi vide, il s’enfonce dans la solitude et parcourt au hasard les rues de la ville. Un soir, dans un minuscule café, il fait la connaissance du patron, Garibaldo, de l’impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d’étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu’on peut y descendre…

Je n’avais pas lu la quatrième de couverture et j’ai eu un réel plaisir à découvrir l’intrigue et à me laisser mener petit à petit vers ce que voulait l’auteur. Ainsi, j’ai découvert Filippo, ce criminel en devenir qui veut retrouver son père, Mattéo un homme dévasté par la mort de son fils et Guiliana, une mère qui lance des malédictions pour trouver de l’apaisement dans son cœur meurtri. Ce n’est qu’après que les pièces du puzzle se sont liées et ont jeté la lumière sur Pippo et ses agissements. Le roman est structuré en petits chapitres qui alternent entre ces trois personnages et deux époques : 2002 et les années 80. Dans les deux cas, nous restons dans la mystérieuse, cruelle et sombre ville de Naples. Ces basculements permettent un déroulé captivant et habile de l’histoire. Chaque chapitre se répond et nous en révèle davantage croisant les destins.

Ainsi, nous suivons Pippo qui poursuit la vengeance que son père n’a pas pu lui donner et en parallèle, vingt ans avant, ce même père qui cherche par tous les moyens à ramener son fils pour être fidèle à la promesse qu’il a faite à Guiliana. C’est ce désespoir conquérant, cette foi en le chagrin qui va nous rendre possible, crédible, acceptable cette descente concrète dans le monde d’Hadès. Mattéo, pendant une des ses errances, va rencontrer un groupe de personnages, et notamment un vieux professeur, qui va lui montrer le chemin vers son enfant. On accepte l’impossible grâce à cette magie du roman :

« Il y en avait d’autres. Je les ai toutes répertoriées. L’abbaye de Calèna. Les catacombes de Palerme, avant que les Siciliens n’y entreposent une population entière de squelettes en habit de ville. Les souterrains mystérieux de Malte. Les Sassi de Matera. Il y en avait beaucoup. J’ai mis deux ans à faire la carte des Enfers. Je l’ai là. Regardez »
Laurent Gaudé
La porte des Enfers

Et en tant que lecteur, on a terriblement envie de voir. Provolone va donc indiquer au personnage où se trouve l’entrée dans la ville de Naples. Comme Orphée, Mattéo va donc descendre chercher celui qu’il aime.

Laurent Gaudé propose une description passionnante et réfléchie de ce monde des Enfers. A commencer par cette fameuse porte :

Devant eux, à quelques mètres, se dressait une porte aux dimensions titanesques. Elle était haute de plus de dix mètres, noire et lourde comme les siècles. Sur les deux battants en bronze avaient été sculptés des centaines de visages défigurés par la souffrance et l'épouvante. Les sculptures ressemblaient aux ombres qui les avaient harcelés. C'était comme si le bronze les avait faites prisonnières, bouches édentées, riant, bavant, criant de rage et de douleur. Visages borgnes et mâchoires tordues. Crânes cornus et langues de serpent. Toutes ces têtes, les unes sur les autres, empilées dans un horrible capharnaüm de dents et d'écailles, jaugeaient le visiteur et lui intimaient l'ordre de ne plus faire un pas. C'était la porte que l'on n'ouvre pas, celle du monde d'En-Bas où ne vont que les morts. Matteo et Mazerotti étaient arrivés au seuil des deux mondes et leurs corps d'hommes épuisés leur parurent dérisoires face à la monstrueuse éternité du bronze.
Laurent Gaudé
La porte des Enfers

Description inaugurale, qui nous donne le ton de la suite de la visite. Le lieu est terrifiant et empli de douleurs. C’est le prête qui accompagne Mattéo qui nous sert de guide. Tel un Virgile guidant Dante parmi les défunts, il semble avoir réponse à toutes les questions sur l’organisation du monde d’En-bas. La vision de Gaudé du traitement des âmes dans l’au-delà est intéressante et apporte aussi un peu de baume au cœur des vivants, apaise ceux qui ont peur de la dernière demeure. On retrouve cette idée que tant qu’on n’est pas oublié sur terre, il reste une part de nous, notre âme persiste.

« Croyez-moi. Les morts vivent. Ils nous font faire des choses. Ils influent sur nos décisions. Ils nous forcent. Nous façonnent. »

C’est donc une visite aussi terrible qu’apaisante pour le lecteur. Bien évidemment, comme les autres avant lui, Mattéo va s’apercevoir qu’on ne peut pas gagner contre la mort. Il y a toujours un mais, une contrepartie. Cette deuxième séparation est déchirante. L’écriture de Laurent Gaudé est émouvante sans tomber dans le pathos et les grosses larmes. Il touche juste, il éveille les peurs et les chagrins qu’on partage avec les personnages. Je ne vais pas trop en dire sur la fin mais je voulais souligner la manière brillante avec laquelle l’auteur nous réconcilie avec un personnage qu’on avait appris à détester. On comprend et on pardonne en même temps que Pippo, ce qui rend le passage très fort. J’ai lu les dernière lignes, d’un souffle, paniquée par le fait que les exploits cachés ne soit pas révélés. Je voulais que les personnages communient, que la vie et l’amour l’emportent. La réunion est fragile, mais elle est bien là, comme une douce promesse pour ceux qui ont perdu ceux qu’ils aiment. Et le roman de conclure sur cette phrase qui se passe de toute glose :

 « Ce qui est écrit ici est vivant là-bas »

L'avis du mouton curieux :
5/5

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