Auteur : Denis Diderot

Editions : GF Flammarion
«Tuez plutôt votre fille que de l’emprisonner dans un cloître malgré elle, oui, tuez-la» : c’est ainsi que Suzanne Simonin, bâtarde contrainte par sa famille à s’engager en religion, s’adresse à l’honnête marquis dont elle attend secours en lui racontant une vie semée d’épreuves et d’ humiliations. Roman pathétique d’une réprouvée en quête d’amour, roman politique d’une prisonnière en quête de justice, roman philosophique des passions troubles engendrées par les interdits sexuels, roman pictural du clair-obscur des corps et des âmes : La Religieuse est tout cela. Mais Diderot, avec ce récit de destin brisé, engage aussi son lecteur sur les sentiers tortueux d’un érotisme noir ; c’est que Suzanne, qui se proclame figure de l’innocence persécutée, est sans doute plus ambiguë qu’on ne le croit…

C’est suite à la sortie de l’adaptation au cinéma par Guillaume Nicloux (avec Isabelle Huppert 😳 ) que je me suis intéressée à ce roman. J’ai voulu voir ce que donnait l’original du XVIIIe siècle  avant de me plonger dans une réécriture moderne. A ce jour je n’ai vu que la bande annonce, qui me permet déjà d’imaginer les écarts entre les deux œuvres, mais j’y reviendrai en temps voulu.

Le roman joue sans cesse sur l’authenticité du témoignage qu’il délivre. La lettre de la religieuse au marquis susceptible de la sauver forme la majeur partie du texte mais est suivie d’un échange de courriers pour le moins déroutants, où on apprend que ces lettres sont une mascarade imaginée par Diderot et ses compères pour faire une farce à un ami. La religieuse a bien existé mais à la fin la fiction a pris le relais de la réalité. En tant que lecteur, on est floué et on s’y perd. J’ai finalement peu tenu compte des dernières pages, sans trop me soucier du sort fictionnel de Suzanne. C’est un peu Inception avant l’heure !

Mais heureusement pour vous, internet se charge de clarifier tout ça :

En 1760, Diderot commence à composer un roman à partir d’une mystification. Pour faire revenir à Paris leur ami le marquis de Croismare, Diderot et quelques amis s’inspirent de faits réels et imaginent les lettres d’une religieuse sollicitant l’aide du marquis pour s’extraire du cloître où elle est retenue malgré elle. C’est en développant ces lettres que Diderot commence à composer le roman qui deviendra La Religieuse, sans toutefois achever le texte.

Le témoignage de cette jeune fille, poussée contre son gré dans les ordres, m’a beaucoup plu. J’ai trouvé l’écriture de Diderot fluide et touchante. Il se met très bien à la place de cette jeune personne désespérée, qui a une propension soutenue au drame et au pathétique. Chaque outrage qu’elle subit la place en martyre. Elle est victime mais tient ferme et ne cède pas aux bassesses, un vrai exemple de vertu ! Cependant le lecteur n’est pas dupe. L’obstination de Suzanne, sa tendance à toujours tomber dans les ennuis, son don pour se rendre insupportable auprès des autres, ainsi que sa trop grande naïveté trahissent finalement sa vrai nature. Suzanne est une adolescente comme les autres, qui veut sa liberté. Elle est prête à quelques manigances et sacrifices pour sortir de sa prison. C’est ce qui rend finalement le personnage réaliste et attachant. On ne croit pas du tout à son innocence feinte lors de l’orgasme de la mère du couvent de Saint-Eutrope, ce qui rend la scène encore plus délectable à lire ! C’est au sujet de cette mère supérieure que le film semble s’éloigner de Diderot. Alors qu’elle est ronde,  âgée et que ses attouchements restent assez chastes, Guillaume Nicloux choisit lui une actrice plus séduisante et surtout plus offensive dans ses tentatives de séduction.

                Les revirements de situations sont nombreux et nous tiennent en haleine. Dès le début s’établit un mystère (vite résolu) sur la naissance de Suzanne ; est-ce la raison de ce désamour si puissant de la part de ses parents ? Diderot nous plonge presque dans l’univers du conte avec ces trois sœurs, dont l’une est belle, intelligente, bonne mais mal-aimée alors que les autres sont laides, idiotes et adorées de leur géniteurs.  Tout est mis en place nous accrocher. Une fois Suzanne aux prises de la pieuvre cléricale, on passe d’une maison à  l’autre et donc d’une torture à une autre. Le lecteur se fait voyeur sadique en découvrant les trésors d’idées que déploient les nonnes pour faire souffrir notre brave Suzanne. Les différentes mères supérieures offrent un éventail large des horreurs que peut amener la vie de recluse. Car au-delà du côté narratif captivant, Diderot propose surtout une critique du système clérical et de son hypocrisie. Cela transparaît dans les réflexions que se fait la jeune fille :

« Il y a beaucoup de circonstances pareilles dans la religion ; et ceux qui m’ont consolée m’ont souvent dit de mes pensées, les uns que c’étaient autant d’instigations de Satan, et les autres autant d’inspirations de Dieu. Le même mal vient ou de Dieu qui nous éprouve ou du diable qui nous tente »
Denis Diderot
XVIII

C’est un monde absurde, qui sert les désirs de puissants. Ce lieu clos qu’est le couvent mène les âmes saines à la souffrance et à la folie. Le morbide et le mystique prennent leur esprit, poussant certaines à des extrémités qui vont à l’encontre de la religion justement. Suzanne parle en effet à plusieurs reprises du suicide. Diderot dénonce cet emprisonnement maquillé par le sacré de la religion.

Une lecture prenante et intéressante que je vous conseille pour découvrir la plume de Diderot et mettre un pas dans les couloirs sombres des couvents.
L'avis du mouton sérieux :
4/5

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