Auteur : Adeline Dieudonné

Editions : L’iconoclaste
   

C’est encore une fois la grande librairie qui m’a permis de découvrir cette lecture. Je ne connaissais ni l’auteur, ni la maison d’édition qui m’a d’ailleurs intriguée (J’ai apprécié le soin accordé à l’objet livre en lui-même).

Dans ce roman Adeline Dieudonné nous raconte l’histoire d’une enfant, dont elle ne nous donne jamais le prénom, et de son jeune frère Gilles. Tous les évènements sont rapportés du point de vue de la jeune narratrice. Nous sommes dans une banlieue belge ordinaire et sinistre. La famille que nous rencontrons est profondément dysfonctionnelle : le père boit et bat sa femme qui devient peu à peu transparente, les enfants ne bénéficient pas vraiment d’un meilleur traitement. Dans ce chaos domestique, Gilles et sa sœur se serrent les coudes. Mais voilà, un terrible événement va rendre le garçonnet mutique et le rapprocher de la violence animale et perverse de son père. L’héroïne du roman va tout faire pour lui rendre le sourire et le sauver de l’emprise de « la hyène ». C’est cette quête impossible et portée par la magie et l’espoir de l’enfance que nous donne à suivre l’auteur. Les obstacles seront nombreux et le chemin long, mais jamais la jeune fille ne baissera les bras. Ce texte est à la fois un roman d’apprentissage et le récit terrible de l’horreur ordinaire d’un quartier résidentiel.

L’histoire se déroule sur cinq années qui nous laissent le temps de voir grandir et évoluer le personnage. Sa naïveté de petite fille lui donne toute sa force. Le désespoir n’est pas envisageable et de fait, à hauteur d’enfant, tout semble possible, même remonter le temps grâce à une orage et une vieille voiture. Je me suis tout de suite attachée au personnage qui défend ses convictions et se donne à fond dans tout ce qu’elle entreprend : devenir la nouvelle Marie Curie, remonter le temps, dompter la « bête ». C’est grâce à une sorte de réalisme fantastique que les croyances de l’enfant deviennent les nôtres : La terrible hyène semble même prendre vie. La narratrice va donc mener sa bataille pour Gilles tambour battant, grandissant de ses échecs et de ses rencontres avec le monde adulte. Chaque personnage lui apporte, que ce soit en bon ou mauvais. Elle se construit à leur contact. Elle trouve la douceur et l’amour avec La Plume, la sensualité et le désir avec Le Champion, l’ambition et le pouvoir avec le Professeur.  Tous ces adultes vont lui permettre de choisir une voie qui ne sera ni celle de la violence de son père ni celle du renoncement de sa mère. La narratrice perd doucement son innocence mais pas sa volonté. Elle reste déterminée jusqu’ au bout grâce à cette naïve candeur qui lui permet de déplacer des montagnes.

Dans ce premier roman, le lecteur n’est pas épargné. La mort plane sans cesse autour des personnages : dans la maison, il y a la pièce des cadavres, les enfants jouent dans une casse de voiture où chaque carcasse est le témoin silencieux d’un drame. L’innocence des enfants n’empêche pas la réalité funeste de faire son apparition.

« A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celles de mes parents et celle des cadavres »
Adeline Dieudonné
Auteur

La violence est crue. Les chaires à vif sont présentées sans voile et les barbaries physiques et morales sans filtre. L’homme est décrit dans toute son animalité. Le père est une brute. Plus qu’un chasseur c’est un prédateur. Cette soif de sang des hommes (qui va même envahir Gilles) ne se limite pas aux animaux. La scène de la chasse à l’homme est particulièrement terrible. D’autant qu’à hauteur d’enfant, les choses prennent un caractère incertain encore plus anxiogène. Jusqu’où l’adulte peut-il aller ? Faire de sa fille une proie ? C’est donc une lecture dure et percutante qui sans complaisance offre une peinture sociale bien triste. En effet, la violence domestique est une thématique centrale de l’œuvre. Cette pression quotidienne, qui pèse sur la narratrice, est aussi le moteur qui va lui permettre d’agir et de tout faire pour ne pas devenir une amibe, comme sa mère. 

Ce rude constat est contrebalancé par une écriture vive et riche d’images fortes. L’humour noir rend les situations grinçantes et mémorables. Cette acidité tendre permet aussi d’éviter le pathos et de retourner à une réalité sauvage que l’on ne peut pas nier. L’aspect cocasse voir loufoque de certaines situations rend ces scènes terriblement dramatiques et vraies.

 En un mot, ce roman m’a emportée dans son flot d’espoir, de violence et d’amour. On lit dans un souffle et on n’expire qu’une fois la dernière page tournée. Un quête, une chasse terrible qu’il faut vous empresser de lire.

L'avis du mouton qui a échappé au loup:
5/5

3 thoughts on “La vraie vie”

  1. J ai lu ta critique avec délectation une fois de plus. Analyse judicieuse du mouton sain et sauf. Lol. Merci de la découverte et de m avoir prêté le bouquin.

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