Auteur : Emily St. John Mandel

Editions : rivages poche.

Station Eleven est un de ces roman choral où on aime se promener et se perdre. Le lecteur suit ici le destin de plusieurs personnages en des temps et des lieux différents. L’idée de départ est qu’une pandémie dévastatrice a décimé notre civilisation. On navigue entre le moment de la catastrophe et le futur post apocalyptique. L’auteur utilise aussi des flash-back du monde, avant que la grippe fatidique ne se propage. Les différents protagonistes sont tous plus ou moins reliés par différents éléments (un vieux comédien, un étrange comics…) et leurs parcours vont se perdre et se rejoindre au fil des pages.  Les destinés, les espoirs et les peurs s’entremêlent dans ce monde où l’ombre de Shakespeare semble planer dans tous les recoins.

La quatrième de couverture :

Dans un monde où la civilisation s’est effondrée, une troupe itinérante d’acteurs et de musiciens parcourt la région du lac Michigan et tente de préserver l’espoir en jouant du Shakespeare et du Beethoven. Ceux qui ont connu l’ancien monde l’évoquent avec nostalgie, alors que la nouvelle génération peine à se le représenter. De l’humanité ne subsistent plus que l’art et le souvenir. Peut-être l’essentiel.

Le monde que nous connaissons a laissé place au vide. La pandémie a plongé l’humanité dans le noir. Aucun système ne fonctionne, il faut réapprendre à vivre sans les technologies, qui faisaient partie intégrante du quotidien de chacun. Cette rupture brutale est toujours mise en parallèle avec des chapitres où nous retrouvons les personnages avant le drame, insouciants, préoccupés par des éléments qui leur paraîtront bien futiles plus tard. Cette bascule permet de prendre conscience des bouleversements importants qui secouent les personnages. Mais les passages qui ont eu le plus de résonance et d’intérêt pour moi sont ceux qui montrent les personnages pris au cœur de la tourmente, au moment où leur univers est en train de basculer. Certains prévoient le pire tandis que d’autres, spectateurs, ne réalisent pas que c’est la fin d’une époque. J’ai trouvé le traitement de leurs émotions particulièrement réaliste et plausible. Je pense par exemple à Miranda, qui ressent une forme d’excitation, d’impatience face à cette maladie qui se propage dans les hôpitaux et sur tous les médias. Elle va pourtant mourir dans les heures qui suivent. L’œuvre joue sur cette fragilité de l’existence humaine, qui a tout moment peut se renverser.

Même si la quatrième de couverture n’en fait pas mention, c’est la forme de ce roman qui en fait tout sa force et son originalité. On passe d’un lieu à un autre, d’une temps à l’autre et d’une forme de narration à une autre (lettres, interview…). Ce morcellement apparent permet en fait d’avoir une vision large et complète des tenants et aboutissants d’un tel événement. D’autre part, on prend plaisir à relier les fils et à retrouver une ombre, un personnage simplement évoqué qui se retrouve tout  à coup au centre de l’action. Le prophète est particulièrement bien réussi et intéressant de ce point de vue.  L’auteur distille de mystérieux éléments qui vont peu à peu former un tout cohérent : les couteaux tatoués, le docteur Eleven, le presse papier, Charlie… On retisse le passé de tous en voyageant parfois jusqu’à leur dernier soupir. Le titre du roman est aussi celui d’un comics qui passe de mains en mains. En tant que lecteur, nous découvrons petit à petit son contenu. Les yeux nombreux et bien différents qui nous le décrivent nous laissent imaginer un ouvrage superbe. Fait de couleurs et d’illustrations à couper le souffle. Un monde de profondeurs marines et de bulles émeraudes protectrices. J’avais l’impression d’avoir tenu entre les doigts et dévorer moi-même les aventures du docteur Eleven. Ce récit imbriqué dans le roman en est un écho, il y est aussi question de fin de monde et de survie. Ces strates de lecture permettent d’envisager la même problématique sous différents angles. Il y a donc cette BD qui circule dans les pages mais ce qui relie vraiment les personnages entre eux c’est Arthur. Cet homme est mort et pourtant il est omniprésent dans le roman. Comme des satellites, les protagonistes se dévoilent, se racontent à travers le prisme de ce comédien superstar. Il se trouve être le mari, l’ex-mari, le mentor, l’ami, le client, la cible. Et même quand la poussière de son corps a disparu, Arthur est finalement toujours présent dans les rêves et le sac d’une jeune fille qui récolte toutes les traces physiques qu’il a laissé sur la planète. Ce roman nous raconte une terrible catastrophe mais nous fait aussi le récit de la vie classique et dépourvue de magie d’un homme comme les autres.

L’atmosphère de ce roman atypique oscille sans cesse entre l’angoisse terrible d’un monde qui disparaît, revient à ses instincts primitifs et la contemplation poétique et douce d’un univers qui suit son propre chemin. Alors que la catastrophe est imminente on découvre la scène d’un théâtre qui se couvre de flocons de neige alors que le roi Lear vit ses dernier instants. Ce moment presque magique contraste avec le réalisme brut d’un homme qui dévalise presque un supermarché pour se calfeutrer et survivre le plus longtemps possible. Le livre se construit sur cette apparente opposition. Même après la disparition d’internet, des moyens de transports, de communication, Shakespeare, et à travers lui la poésie et l’art en général, s’avère être toujours là pour réenchanter le monde. Si certains s’enfoncent dans la violence et le fanatisme, les autres essayent de préserver ce qui fait d’eux des hommes. Parmi les personnages que nous suivons, il y a un groupe de comédiens et musiciens, qui parcourt les Etats-Unis en jouant les pièces du dramaturge anglais ( A ce propos, ce sont ces passages qui m’ont le moins intéressée, on se perd dans la multitude des personnages qui ne sont nommés que par un chiffre et leur instrument de musique. Je n’ai pas vu l’intérêt de passer autant de temps sur les amourettes et les états d’âme de personnages qu’on a pris soin de déshumaniser, dépersonnaliser. Heureusement, il y a Kirsten, fascinante survivante du nouveau monde). Malgré les pertes et le temps qui efface les souvenirs des plus jeunes, le poète lui reste et offre un divertissement, une magie nécessaire à la poursuite de l’existence. Sur la caravane de la Symphonie est d’ailleurs inscrit :

« Survivre ne suffit pas ».

C’est la même démarche qui est entreprise par un autre personnage, qui monte un musée dans un ancien aéroport pour se souvenir du monde qui les a précédé. Il récolte tous les objets qui témoignent de ces temps révolus (journaux, ordinateurs, sèche-cheveux…) et paraissent fabuleux aux yeux de ceux qui sont nés après la catastrophe.

Je ne peux que vous conseiller de braver l’apocalypse avec Emily St John Mandel. Elle vous donnera espoir et foi en notre monde. Vous aurez envie d’embrasser les poètes et d’entrer dans les musées. Ce roman ingénieux, émouvant, violent et pénétrant ne vous laissera à coup sûr pas indifférent.
L'avis du mouton curieux :
5/5

One thought on “Station Eleven”

  1. Bonjour
    Je viens de découvrir il y a peu votre site et je vous félicite pour sa richesse et sa diversité. Je m’en suis inspirée pour la construction d’une séquence de collège intitulée « Héros et Héroïnes à travers les temps ». Je serais intéressée par vos textes sur les 3 héroïnes au combat mais n’ai pas pu les retaper car graphie trop petite. Accepteriez-vous de me les faire parvenir ?
    Je vous souhaite de belles vacances
    Nathalie

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